LA BEAUTE COMME UN ABSOLU

 

 

 

Inéluctablement, paisiblement, en quelques décennies, à la charnière des vingtième et vingt-et-unième siècles, Azzedine Alaïa s’est imposé dans le monde de la mode comme le créateur-culte par excellence. Mais comment aborder son univers, comment approcher son mythe sans évoquer la voix de Charles Baudelaire?

 

Je suis belle, et j’ordonne

Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau.

 

En son temps, le poète célébrait avec éclat la toute-puissance de la femme. A son tour, imposant la Beauté comme un absolu, Alaïa devint pour nous tous le révélateur de la femme de notre temps. On admira d’abord avec éblouissement une succession de vêtements indémodables, à la coupe impeccable, classiques et osés à la fois: robes moulantes ou virevoltantes, tailleurs structurés, corsets ajourés, dans lesquels, jouant avec les zips, les cuirs, les mailles, les mousselines, il s’exprimait avec une virtuosité de maître, dans un saisissant contraste entre précision architecturale et raffinement voluptueux. Soulignant le buste, la taille, les hanches, Alaïa redessinait le corps féminin, le magnifiant telle une sculpture antique -insistant sur la sensualité des courbes, révélant la puissance des formes, conférant à la femme un statut nouveau, celui de déesse des temps modernes.

 

On associa ensuite son style à la beauté absolue au présent: les images des mannequins qu’il découvrit sont dans toutes les mémoires. Qui ne se souvient de Naomi Campbell, Stephanie Seymour, Linda Evangelista, Veronica Webb, Linda Spierings, Farida Khelfa ou Iman dans des poses sculpturales à côté du créateur, en lutin malicieux, vêtu de noir, blotti ou posé contre elles? Pour elles, il devint confident ou gourou, les traitant avec le respect et les égards nés de l’admiration ou de la gratitude. A travers elles, on parvint à décrire la femme Alaïa: active, branchée, féminine, exultante, sûre d’elle-même, jouant de son corps et de ses vêtements comme d’outils suprêmes.

 

S’il est aujourd’hui encensé de toutes parts, y compris par ses pairs –fait rarissime dans un tel milieu-, si les marchés, un à un, s’ouvrent à lui dans un développement global, le personnage reste discret, mystérieux, presque inaccessible et les secrets de son succès se cachent dans une trajectoire singulière et profondément atypique. Car Alaïa ne s’est jamais conformé ni aux cadres, ni aux rythmes, ni aux rendez-vous du monde de la mode: il a effectué un trajet solitaire, sans aucun compromis. Cela commence avec une gestion très particulière du temps. “Certains disent que je suis brouillé avec la chronologie,” affirme-t-il. “Je peux commencer une robe ou une veste une année, et avoir le sentiment de l‘achever dix ans plus tard, en m’opposant au rythme superficiel et aux contraintes des ‘saisons’.”

 

 

Alaïa n’a rien du créateur tout-puissant, isolé dans sa tour d’ivoire. C’est un homme de contacts et d’échanges. Il admire plus que tout au monde les créateurs contemporains -écrivains, peintres, designers, musiciens, danseurs, réalisateurs, universitaires et scientifiques- se nourrissant à leur contact, se rechargeant de leur énergie, se laissant glisser dans leur monde.

 

A travers son eau de parfum, Alaïa Paris, imposant à nouveau la Beauté comme un absolu, l’univers enchanté d’Azzedine Alaïa poursuit sa marche en proposant, dans un geste toujours aussi baudelairien, une éternelle invitation au voyage.